Les Triplettes de Belleville, ou la poésie des visages cabossés

by Mehdi Kenly
0 comments 4 minutes read

Champion est un jeune garçon meurtri et désorienté. C’est la perte de ses parents qui l’a marqué et plongé dans une tristesse infinie. Tristesse de laquelle tente de l’extraire Madame Souza, sa grand-mère adoptive. C’est en fouillant dans son maigre passé qu’elle découvre sa passion pour le cyclisme, et décide de lui offrir son premier vélo. Il s’accroche, autant que possible, à ce rêve qu’il fait tout pour rendre réalité. C’est dans une France encore dirigée par le Général De Gaulle, qu’il parvient à participer à son premier tour de France. Épaulé par mamie souza, ses efforts payent enfin et lui permettent d’entrevoir un avenir professionnel. Coup de théâtre, champion et ses collègues se font enlever par des malfaiteurs sur la route. De là, commence un long périple qui prouve le soutien tenace d’une grand-mère pour son petit-fils. Elle n’hésite pas à traverser l’océan en radeau et tisser le lien du grand Belleville francophone, du XXème arrondissement de Paris jusqu’aux rives canadiennes de l’Ontario. Elle y rencontre, dans son expédition, trois femmes de sa génération qui se greffent à son projet. Ces anciennes stars de la chanson française, les Triplettes de Belleville, apportent une tonalité musicale au film, et un début de compréhension du titre. En plus de réveiller l’instinct artistique de Souza, elles se joignent à elle pour sortir Champion de la panade ; et des griffes de la mafia française. Quasiment jamais représentée à l’écran, aux larges épaules pleines de pêchés et à l’imposant rhinophyma qui indique une grande consommation de vin, celui dans lequel réside nos vérités enfouies.

Ce qui sans doute est le plus marquant dans cette réalisation, c’est le silence. Les protagonistes s’expriment très peu. La musique accompagne ponctuellement l’avancement du film, mais encadre le silence pesant qui encadre lui-même les corps. Le téléspectateur peut ainsi se concentrer sur le mouvement, et les dessins fournis de Sylvain Chomet. S ‘attardant ainsi sur les détails primordiaux, les regards, les sourires, les visages presque tuméfiés par la caricature, les aboiements d’alerte et d’accompagnement du chien Bruno, ou bien l’utilisation de ses handicaps comme une force. L’impassibilité constante de Champion qui lui permet d’accepter la pénibilité de la course, ou bien la semelle compensée de Souza qui renverse les kidnappeurs de son protégé. On se retrouve littéralement embarqué dans un univers qui n’est pas le nôtre, on se laisse surprendre par la pertinence des détails. C’est, pour un premier long-métrage, une franche réussite. La Vieille Dame et les Pigeons n’étaient que les prémices. Le scénariste-dessinateur a réussi pour son quarantième anniversaire à conjuguer biographie, souvenirs d’enfance, prouesse technique, et alliance artistique interculturelle. Il s’inscrit également dans la grande histoire culturelle du XXème siècle, multipliant les clins d’œil de grandes figures telles que Fred Astaire, Glenn Gould ou encore Charles Trenet.

Ce dessin animé pour adultes remue et jure avec la production animée habituelle, lisse. Le crayon de l’auteur n’épargne personne, la fresque caricaturale n’oublie aucun bords.

Nous vous invitons, vingt ans plus tard, à réapprécier cette œuvre pleine d’humour, de questionnements, et de mélancolie. Pas seulement de celle du temps qui fuit, mais d’une France qui n’a plus rien à voir avec celle de l’enfance de Sylvain Chomet, ni celle de ses parents, à qui il rend un magnifique hommage.

Mehdi Kenly

Auteur/autrice

Leave a Comment